Dialogue avec la Mort

Quand la marionnette fait parler l'indicible

Le 5 février dernier, j'ai fait quelque chose que je n'avais jamais fait : j'ai mis la Mort en scène.

Pas dans un salon funéraire. Pas dans une chambre d'hôpital. Sur une scène, avec une marionnette et des mots que je portais depuis longtemps.

C'était au Fol'art Fest, un festival qui marie les arts de la marionnette à d'autres disciplines : poésie, danse, clown, musique. Cette année, nous étions une cinquantaine d'artistes réunis à Québec.

Et cette soirée-là, sans que personne ne se soit donné le mot, presque tous les numéros parlaient de la mort.

Une coïncidence ? Peut-être. Ou peut-être que la marionnette, cet art ancestral, sait toucher à ce que les mots seuls n'osent pas dire.

Mylène Chevreul jouant du tambour sur scène au Fol'art Fest

C'est Ludivine Caussan, marionnettiste, qui a donné vie à la Mort ce soir-là. Elle planait au-dessus de nous, fantomatique, puis venait se poser sur mon épaule, complice et silencieuse.

Voici le texte que j'ai lu ce soir-là, face à la Mort. Face au public. Face à moi-même. Seulement, je n'aurais pas pu faire ce numéro seule. Il fallait qu'elle soit là, incarnée, pour que le dialogue existe vraiment.

I. L'entrée

(Mylène assise par terre en posture du rocher. La Mort est cachée derrière elle.)

On m'avait dit qu'il ne fallait pas t'approcher.
Que tu étais moche à regarder
Qu'on ne devait surtout pas te prononcer
Qu'il fallait te balayer sous le tapis,
Même t'enterrer avec les non-dits.

Mais toi, tu as entendu tout ça (sur "toi" la Mort s'anime et se montre)
Et tu as toujours été là,
N'est-ce pas ?
...

(Inspire / expire. Se lever, marcher côte à côte.)

Depuis le premier souffle, tu expires avec moi
Quel bout de chemin, toi, l'ombre dans mes pas
La sœur jumelle qu'on refuse de reconnaître. (regard échangé sur "sœur")
Et pourtant en le sentant, honnêtement je t'ai toujours sue

II. La rencontre

(La Mort vole, elle plane au-dessus de nous tous, fantomatique.)

La Mort plane entre Ludivine Caussan et Mylène Chevreul sur scène

Tu t'es approchée de moi
Comme un souffle de fée dans le cou
La folie était douce et je ne t'ai pas crue
La foudre venait de tomber et nous étions égales

Sur le pas de la porte de ma maison d'enfance :
Une chaussure dans la main
Et ma stupeur dans l'autre
« Dis au revoir pour la dernière fois. »

Je n'ai pas voulu entendre.
Je me suis ébrouée comme un chien qui sort de l'eau
On a de la misère à entendre l'oracle
Quand la débacle s'amène
Même si je savais sans les mots

Oui, j'ai lu sur toi, sans t'avoir demandée
Hasard ou synchronicité ?
Les pages de sagesse me préparaient
À passer à travers l'ébranlement les deux pieds cloués

Puis j'en ai rêvé :
Il partait dans le brouillard
Et moi je me réveillais,
Les yeux brumeux, le cœur hagard,
Il était sur son départ...

III. Le jour est arrivé

La Mort plane vers Mylène, main sur le cœur

Et puis, le jour est arrivé
Pas une seule seconde je ne t'ai envisagée
Alors que tu passais ton temps dans mes parages
À parader pour tenter d'amadouer l'impact du présage réalisé

(À la Mort)

Comment ai-je fait pour ne pas te voir, là
Alors que tu étais assise à côté de moi ?

Retour à la case départ,
Tous étaient déjà là
Visages défaits, épaules basses
Des larmes sur le carrelage du salon

Je n'avais plus besoin de confirmation.
Tu venais d'accomplir ta mission.

IV. Le passage

(La Mort collée, posée sur Mylène)

La Mort posée sur Mylène Chevreul pendant la performance

Au revoir Papa
Tu as pris fugacement tes cliques et tes claques
Direction l'autre côté
Au final ça te ressemble, toi qui n'aimais pas traîner
Qui prenait peu le temps de te reposer.
Qui portait le monde sur son épaule blessée.

(À la Mort)

Il a attendu que tu lui fasses signe
Digne de partir, il était mûr pour le chant du cygne

Les géants aussi doivent mourir un jour,
N'est-ce pas ?

C'était beau, tu sais.
Au milieu du chagrin et des chrysanthèmes
Une humée de "je t'aime".

V. La lettre

Ce même jour,
J'ai reçu l'invitation
Pour la nouvelle vie.

(Petit rire)

Tu m'as pris mon père
et tu m'as offert un pays ?

Alors je suis partie
Je suis devenue quelqu'un d'autre
pour mieux revenir à moi-même.
Mais non, je ne t'oublie pas...

VI. La graine

Aujourd'hui,
je suis thanadoula.
Celle qui accompagne ceux qui partent
et ceux qui restent.

(Elle rit.)

Toi qui m'as tant ébranlée, arraché mes racines puis replanté
toi qui m'as pris ce que j'avais de plus précieux,
tu m'as aussi donné le feu :
ma vocation, mon métier.

VII. L'apprivoisement

(Mylène et la Mort se font face.)

Mylène et la Mort face à face

(À la Mort)

Tu nous rends vivants, finalement.
C'est ton cadeau qui ressemble à un fardeau.
Tu es la faille par laquelle entre la lumière
Et qui allège nos lunes au passage.

Alors je ne te crains plus.
Je t'accueille comme une vieille amie
Dans le road trip de cette folie commune
Qu'on appelle la vie.

(Elle tend la main vers la marionnette.)

VIII. La danse finale

(La Mort et Mylène chantent et dansent ensemble.)

Mylène et la Mort dansent ensemble, en sépia

* * *

On me demande parfois : qu'est-ce que la marionnette vient faire dans ton travail ?

Tout.

La marionnette, comme l'accompagnement de fin de vie, touche à ce qui est invisible. Elle donne forme à ce qui n'a pas de mots. Elle permet de traverser des émotions qu'on ne sait pas nommer.

Ce soir-là, sur scène, j'ai raconté comment la mort de mon père m'a menée à devenir thanadoula. Comment la perte a semé une graine qui a mis treize ans à germer.

Je garde de cette soirée un souvenir lumineux. Une salle pleine. Des visages émus. Des applaudissements qui ressemblaient à une étreinte.

Une beauté suspendue dans le temps. Un hymne à l'amour qui traverse les âges et la séparation.

Le Fol'art Fest : un espace de création libre

Collection de marionnettes exposées au Fol'art Fest En coulisses au Fol'art Fest : Ludivine, Mylène et une artiste

Ce festival existe depuis 2024 et a débuté dans un petit espace, le TADAM (théâtre-atelier d'Anne-Marionnette), et se déroulait cette année au Lieu, centre en art actuel.

L'ambiance est celle de la proximité conviviale, le public est invité à essayer les marionnettes disponibles dans la salle. Amateurs et professionnels se côtoient, on apprend les uns des autres.

Le festival est autogéré par un comité d'organisatrices : Anne-Marie Cardin, Rosalie Desmers, Audrey Broggini, et Ludivine Caussan. La visée prochaine est de se transformer en organisme à but non lucratif.

La prochaine édition aura lieu au même endroit du 11 au 14 février 2027, et qui sait, peut-être dans un espace encore plus grand en 2028.

Merci à Ludivine pour sa Mort si vivante, si amicale. Merci au Fol'art Fest pour cet espace de liberté. Merci à tous ceux qui étaient là et bienvenue à ceux qui le découvriront.

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