Le silence a pris de l'ampleur sur mon bord de la toile ces temps-ci. Je suis bien occupée de l'autre côté des écrans et je tenais néanmoins à mettre des mots sur ce que je vis depuis trois semaines environ.
Pour partager un phénomène qui pourrait être plus répandu qu'on pense :
Celui du deuil invisible.
J'en ai déjà parlé (celui de mon grand-père, si peu connu) et il en existe plusieurs. Je le conçois comme un processus d'intégration d'une perte qui est peu reconnue par l'entourage ou la société, parce que ce que nous estimons comme important ou valable varie de personne en personne, d'où les écarts de compréhension et les jugements (causes de souffrance). Pourtant, chaque deuil a sa raison d'être, puisqu'il existe, justement. Il peut concerner le deuil périnatal mais aussi celui d'un animal de compagnie, un divorce, ou l'éloignement d'un proche atteint de maladie mentale (deuil blanc).
Celui que je porte aujourd'hui a de particulier qu'il touche à la finitude d'une expérience, à une fin qui n'est pas encore là mais qui se dessine tangiblement. Jour après jour, c'est un jour de plus en moins que je passe ici, dans la province qui m'a accueillie il y a douze ans et demi. Je voudrais évoquer ici le deuil de mon expatriation.
Je me prépare, à un rythme que mes mains comprennent, que mon esprit calcule avec un petit délai, que mon cœur finit par avouer, avec le voyage préparatoire d'avril en Bretagne, avec chaque objet que l'on laisse partir, avec la cargaison du reste de mes affaires déjà en cours d'acheminement direction outre-Atlantique. Je me prépare à me séparer, pas seulement d'un appartement, d'une ville, ou d'un emploi, ni même d'un pays, mais de tout ce que cela a représenté.
Je commence, maintenant, à réaliser que je vais partir, pour de bon, et clôre ce long chapitre de ma vie qu'aura été la vie au Québec.
C'est quoi, ce deuil ?
C'est penser que chaque geste que je pose, dans cette configuration donnée, sera peut-être le dernier. Envisager que les personnes que l'on côtoie, là, ça se peut qu'on les voit pour la dernière fois. Qu'il y aura des endroits où je n'irai plus, dont je ne savais pas que la dernière visite en était déjà derrière moi.
C'est compter le temps qu'il reste... C'est une tranche de vie dont je connais la date de fin. Le compte à rebours parfois s'enclenche en moi. Et je peux dire « il reste encore... tant de temps. » Je ne pense pas encore à quand il ne restera rien. Je reviens là où j'étais, à l'instant, dans l'énigme de la seconde même et de ses infinies possibles.
Ce deuil, c'est vivre en hyperconscience que chaque moment porte en lui sa naissance et sa mort.
Et je me rends compte que de goûter à chaque instant, repas, rencontre, promenade, comme potentiels ultimes, est un cadeau : celui de revenir dans le présent.
Comment je me sens là-dedans ?
Il y a du calme et de la sérénité, une douceur joyeuse. Je vis la paix de ceux et celles qui ont choisi avec liberté. Est-ce que je suis triste à l'idée de quitter mes amitiés bâties ici ? Plutôt que triste, je suis confiante qu'elles prendront la forme qu'elles auront à prendre. Nos vies se poursuivront avec la gratitude des chemins qui se sont croisés et qui ont contribué, j'aime à le croire, à transformer nos existences respectives du mieux qu'elles ont pu.
Cela n'en est pas moins un deuil. Ma vie ne sera plus jamais la même dès lors que je franchirai les portes de la Brocéliande.
Le deuil que je vis, c'est aussi la métamorphose en cours qui se poursuit pour l'impatriée en devenir que je suis.
Mais cela, je pourrai en témoigner une fois sur place.
Je vais continuer à publier au rythme de mes inspirations, en puisant dans les sujets qui me tiennent à cœur et dans mes expériences et réflexions personnelles, par pur plaisir de l'échange ici et non pour satisfaire les algorithmes.
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