Il y a encore quelques générations, le lieu du mourir était principalement la maison. Il y avait nos corps à veiller, tendrement. La mort était envisagée comme une étape naturelle de la vie car elle en faisait partie, et cette conscience-là était transmise de mère en fille par les paroles, par les chants, par les attitudes.
Aujourd'hui, quelque chose a changé. On dit « il nous a quittés » plutôt que « il est mort », ou bien « il a disparu ». Il y a de la pudeur dans nos mots, il y en a aussi dans nos gestes. On hésite parfois à aller voir les mourants à l'hôpital, ou les morts au salon funéraire. Et les enfants ? On les tient souvent à l'écart, pensant les protéger.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Et si on prenait le temps d'y réfléchir ensemble ?
Un phénomène récent
Dès la préhistoire, nos ancêtres enterraient leurs morts avec des rituels, des offrandes et des fleurs. Comme le rappelle Frédéric Lenoir dans L'Odyssée du sacré, l'humain est "le seul animal qui cherche à donner du sens à sa vie, pratique des rituels funéraires et croit en des forces invisibles." La mort a toujours fait partie de notre humanité. Et pourtant, il semble que nous soyons passés d'une "mort apprivoisée" (visible donc acceptable, selon l'historien Philippe Ariès) à une "mort interdite".
Chaque année, un Québécois sur quatre traverse un deuil. En France, trois millions de personnes perdent un proche. Autant de cœurs qui traversent l'absence, souvent en silence.
La médicalisation de la mort
Au début du XXe siècle, la mort arrivait à domicile, entouré des siens. Jusqu'à la fin, le décor était familier. Puis la médecine a fait d'immenses progrès, et avec elle, l'espoir de guérir est devenu si grand que la mort a fini par ressembler à un échec plutôt qu'à un passage.
Aujourd'hui en France, plus de la moitié des décès ont lieu à l'hôpital. Moins d'un tiers à domicile. Petit à petit, la mort a quitté nos maisons, nos vies quotidiennes. Le mourant se retrouve parfois un peu seul, entouré de professionnels dévoués mais loin du cercle intime. Les proches deviennent des visiteurs, avec des horaires à respecter.
Et les familles, dans tout ça ? Que leur reste-t-il comme espace pour accompagner, pour être présentes à leur façon ?
Le culte de la jouvence éternelle
Nous vivons dans un monde qui célèbre la jeunesse, la vitalité, le mouvement. Un monde où vieillir se fait discret, où la maladie se cache, où la mort semble toujours arriver trop tôt.
La révolution cosmétique permet aujourd'hui d'effacer les traces du temps. Injections, liftings, filtres sur les réseaux sociaux... Le marché mondial des cosmétiques anti-âge pèse plus de 45 milliards de dollars, signe d'un désir profond de rester jeune, peut-être pour toujours. Et si, derrière cette quête, se cachait aussi une peur de disparaître ?
Les avancées technologiques vont encore plus loin. Le transhumanisme rêve d'un corps où tout serait remplaçable : organes artificiels, implants, intelligence augmentée... jusqu'à l'immortalité. Mais alors, qu'est-ce qui fait de nous des êtres humains ? Notre conscience ? Notre finitude ? Ces questions restent ouvertes, et c'est peut-être tant mieux.
Le grand silence
La mort est devenue un sujet délicat. On craint d'en parler, comme si les mots pouvaient porter malheur. Alors on se tait, on contourne, on change de sujet.
Et quand quelqu'un perd un proche, on voudrait tellement aider... mais on ne sait plus comment. Alors parfois, on dit :
- « Il faut faire ton deuil. »
- « Tu es jeune, tu en auras un autre. »
- « Au moins, il ne souffre plus. »
Ces phrases partent souvent d'une bonne intention. Mais elles peuvent aussi, sans le vouloir, presser l'autre d'aller mieux, de tourner la page. Comme si le deuil avait une durée normale, un calendrier à respecter. La classification américaine en psychiatrie (DSM-5) parle même de « trouble du deuil prolongé » pour les chagrins qui durent au-delà d'un certain temps. Pourtant, le cœur a ses propres rythmes, et ils échappent souvent aux classifications.
À la télévision, la mort est partout : catastrophes, guerres, faits divers... On la regarde de loin, en masse. Mais quand elle frappe près de nous, on se retrouve parfois démuni, comme si on avait désappris à l'accompagner.
« Il y a de la mort dans la vie et je suis stupéfait que l'on prétende ignorer cela. »
Les deuils invisibles
Certains deuils se vivent dans l'ombre.
Le deuil périnatal
Une grossesse sur cinq s'arrête avant son terme. C'est une perte immense, souvent vécue dans la solitude. On en parle peu, il n'existe pas vraiment de rituels pour l'accompagner. Et les pères, eux aussi touchés, trouvent rarement l'espace pour exprimer leur peine.
Le deuil animalier
Pour beaucoup, un animal est un membre de la famille à part entière. Alors quand il s'en va, le chagrin est bien réel. Pourtant, ce deuil-là est parfois accueilli avec gêne, comme s'il fallait le justifier. Comme si toutes les peines ne se valaient pas.
Le déclin des rituels
Un rituel, c'est une façon de mettre du sens là où il n'y en a plus. Un geste, une intention, un moment partagé. Il rassemble, il transforme. Lors d'un deuil, le rituel permet de dire au revoir, de vivre ses émotions ensemble, de reconnaître que le groupe se réorganise autour de l'absence. Dans les sociétés traditionnelles, c'était souvent la religion qui offrait ce cadre : la toilette mortuaire, la veillée de plusieurs jours, les prières murmurées...
Aujourd'hui, beaucoup de ces rituels ont disparu ou se sont raccourcis. Les funérailles durent quelques heures. La crémation contribue à invisibiliser le corps. Comme la religion a perdu du terrain et que les rites laïques s'installent doucement, les familles se retrouvent parfois avec peu de repères pour traverser ce passage.
Le retour à la vie quotidienne se fait vite, parfois trop vite. En France, le Code du travail accorde 3 jours pour le décès d'un parent ou d'un conjoint. Pourtant, un salarié endeuillé prend en moyenne 34 jours d'arrêt maladie. Le cœur, lui, ne connaît pas les calendriers.
Ce que ça nous coûte
Ce n'est pas qu'une image : le deuil peut littéralement fendre le cœur. Les études montrent une hausse de plus de 20 % de la mortalité dans les six mois suivant la perte d'un conjoint. Cela s'appelle le syndrome du cœur brisé.
Et puis il y a ce paradoxe : 9 humains sur 10 vivront au moins un événement traumatisant au cours de leur vie, souvent lié à la mort d'un proche. Pourtant, on ne nous apprend pas vraiment comment accompagner, ni comment traverser un deuil. Ces savoirs se sont simplement perdus en chemin.
Alors, comment retrouver les mots, les gestes, la présence ?
Apprivoiser la mort, doucement
Il ne s'agit pas de mettre la mort au centre de chaque repas de famille. Mais peut-être de simplement s'autoriser à en parler. Sans dramatiser. Sans fuir non plus.
Parler de la mort, ce n'est pas être morbide. C'est être vivant, pleinement. C'est reconnaître que notre temps est limité, et que c'est précisément ce qui lui donne sa valeur.
Quelques chemins possibles :
Retrouver les rituels
Créer des cérémonies personnalisées, laïques, sans artifices. Se donner des repères pour que l'amour survive à travers nos souvenirs partagés.
Parler aux enfants avec les mots justes
Dire « mourir » et « mort » plutôt que des euphémismes. Les enfants ont besoin de comprendre pour intégrer.
Prévoir sa propre mort
Rédiger ses directives anticipées. Parce que parler de ses volontés de fin de vie peut grandement soulager ses proches tout en soignant sa propre conscience.
Les Cafés Mortels sont aujourd'hui présents dans plus de 90 pays : ces rencontres montrent que le besoin existe. On se retrouve autour d'une boisson chaude et de biscuits pour parler de la mort, simplement, sans attentes.
Accueillir sa finitude
Se rappeler que nous ne sommes pas éternels. Que notre corps, notre esprit se transformeront un jour. Se parler, se connaître. Et doucement, apprendre à se détacher...
Les cultures qui honorent leurs morts, qui parlent ouvertement de la fin de vie, ne sont pas plus tristes que les autres. Souvent, elles sont plus sereines. Plus ancrées dans leur moment présent aussi.
Et si on se faisait accompagner ?
Parlez-vous de la mort avec vos proches ? Savez-vous ce qu'ils souhaitent pour leur fin de vie ? Leur avez-vous dit ce que vous souhaitez pour la vôtre ?
Oser ces conversations, c'est déjà faire un pas : vers soi, vers l'autre, vers une relation plus vraie avec la vie. C'est aussi pour cela que le métier de thanadoula existe : accompagner les personnes en fin de vie et leurs proches, retisser du lien là où le silence s'est installé.
Memento mori. Souviens-toi que tu vas mourir. Non pas pour te faire peur, mais pour te rappeler de vivre.
Sources
- Frédéric Lenoir, L'Odyssée du sacré, Albin Michel (2023)
- Philippe Ariès, Essais sur l'histoire de la mort en Occident, Seuil (1975)
- INSEE, Statistiques sur les lieux de décès en France (2016)
- DSM-5-TR, Trouble du deuil prolongé (2022)
- Rainer Maria Rilke, Sa vie est passée dans la vôtre, lettres sur le deuil, Les Belles Lettres (lettre à Mimi Romanelli, 8 décembre 1907)
- Résonance Funéraire, La crémation en France (2024)
- Bernard Crettaz, sociologue et fondateur des Cafés Mortels (2004)
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